REIMONDO

David Reimondo est né en 1972 à Gênes, Italie


Par Raphaël Turcat, rédacteur en chef du magazine Technikart
Naît-on à Gênes par hasard ? Quand on pose la question à David Reimondo, il répond sans voir la perche qu'on lui tend : « Gênes, c'est la ville parfaite pour faire naître une sensibilité artistique originale. La mer ligure et son horizon deviennent quelque chose de très important pour les rêves et le fantasme. Malheureusement, quand vous devez concrétiser tout cela, il vaut mieux aller voir ailleurs, surtout si vous voulez faire carrière. »
Mais alors, Gênes ! Les matériaux pauvres ! Germano Celant ! Quiconque rangerait les œuvres de David Reimondo dans la case post-arte povera mériterait-il de manger son poids de pain de mie sans une goutte d'eau pour le punir de ce sacrilège ? Quand même, non : on ne parle pas chez cet artiste génois de peinture chimique ou de haute technologie, mais de pain et de résine. David n'était pas né lors de la fameuse exposition génoise conçue, en 1967, par le critique transalpin. Il ne verra le jour que cinq ans plus tard, fruit d'un amoncellement d'atomes et de molécules qui, accumulées, donnèrent des organites qui, s'additionnant, générèrent une cellule qui, s'agglomérant à d'autres cellules, forma des tissus entrant dans la composition des organes qui, assemblés, constituèrent un organisme. Voilà. C'est ainsi qu'est né David Reimondo en 1972, cinq ans après l'exposition qui lançait l'arte povera.
Pourquoi parler de tout cela ? Parce que David Reimondo est passionné par deux choses : le corps humain et tout ce qui le constitue – son âme, donc et aussi –, et le zoom – un œil qui fonctionnerait à la manière de Google Earth (on part de l'infiniment grand pour arriver à l'infiniment petit, et inversement).
Et qu'est-ce que vient faire l'arte povera au milieu de tout ça ? La démarche portée par Merz, Penone, Pistoletto, Alighiero e Boetti et quelques autres consistait à utiliser des matériaux pauvres (sable, terre, bois, chiffons…) comme une référence à l'ascèse et au renoncement franciscain, une révélation du mystère de l'existence dans les objets les plus quotidiens. C'est plus clair ?
Dans son atelier milanais, David, aidé de trois assistants, passe ses journées à placer des lamelles de papier aluminium sur des tranches de pain de mie pour protéger à certains endroits la matière de la cuisson ou de la brûlure qu'il lui inflige avant d'agencer et de figer le tout dans de la résine bio et faire ainsi – accumulation des nuances oblige – œuvre gigantesque à partir de l'infinitésimal : « J'utilise tout simplement le pain comme métaphore du corps humain », nous glisse-t-il.
Avant le pain et le corps, Reimondo a travaillé sur l'âme, qui, pour lui, « représente la volonté d'exister », à partir de photos d'« électrocardiogramme symbolisant la base du combat pour la vie ». Puis il s'est intéressé aux cellules, le « début de concrétisation d'une vie » en utilisant des matériaux précieux (or, argent…). Et puis, aujourd'hui, le pain : « J'utilise essentiellement du pain de mie industriel, explique l'artiste nourri au macrobiotique. C'est un pain qui a été modifié et qui a évolué depuis sa recette originelle – c'est un pain plus moderne, de dernière génération en quelque sorte – à l'image de notre corps humain qui a changé et qui continue d'évoluer continuellement depuis le début de l'histoire de l'homme. »
A la galerie Di Meo, ça donne un cheminement progressif, comme un travelling qui se focaliserait d'un angle de l'espace à l'autre : une carte du monde [ZOOM] un plan de Paris [ZOOM] un immeuble [ZOOM] un appartement vu du dessous [ZOOM] des vêtements masculins et féminins en 3D à base de patrons de stylistes assemblés [ZOOM] un homme [ZOOM + JEUX DE MIROIRS] le contenu d'un homme et, par extension, l'âme humaine, toujours elle.
S'il s'en défend, l'œuvre de Reimondo est habitée par une présence divine, du moins une mythologie de l'ailleurs, un créateur qui ferait naître de ses réalisations l'homme, cette énigme capable de sortir « en vrai » d'un pain géant, tatouages et sexe à l'air, sous les yeux d'un public ébahi, comme à la galerie Fabbrica EOS en 2008. « Je ne suis pas catholique. Mais depuis que j'ai lu la bible, je suis profondément fasciné par la spiritualité de toutes les croyances religieuses, même si tout s'écroule quand tout cela devient des lois strictes à appliquer dans la vie. »
Les prochains travaux de David porteront sur la pensée. Ce ne sera pas le pain de mie, « à la forme de pixels d'ordinateurs qui, pris dans leur ensemble, produisent des images, reflets de la réalité ». Il promet un « symbole fort ». David Reimondo a beau avoir mangé son pain blanc, il est loin, très loin, d'être grillé